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Du discours à la mise en œuvre concrète des Accords de Paris

Quelques jours avant la signature historique de l’Accord de Paris, l’édition 2015 de la Conférence Érasme-Descartes [1] visait à débattre des opportunités d’une « transition soutenable vers un modèle de croissance verte ». En amont de cette conférence, le programme des Jeunes-Talents nous a permis, à moi et à une trentaine de jeunes experts français et néerlandais issus d’horizons professionnels hétérogènes mais complémentaires, de débattre des enjeux du changement climatique. Nos conclusions concernant les modalités de mise en œuvre d’une économie que nous qualifierons de « bas carbone » étaient marquées par de substantielles divergences. Le débat s’est ensuite poursuivi le lendemain en compagnie de représentants des intérêts privés et publics dans le cadre de de la Conférence Érasme-Descartes. A la suite des recommandations formulées par ces groupes d’intérêts, loin d’être à la hauteur des enjeux du changement climatique, nos divergences d’opinions ont littéralement été reléguées au second plan, voire même oubliées, face au fossé générationnel que nous venions de constater.

Photo: Gino Baudry

Les Jeunes Talents appelaient à une transition de notre modèle de société dans son ensemble et non une transition progressive vers une économie dite « plus verte »[2]. En essayant de rester objectif, je dirais que nous avons été pragmatiques concernant les enjeux du changement climatique, mais que nous manquions de réalisme quant à la mise en œuvre des solutions que nous proposions. A l’inverse, les différents groupes d’intérêts – privés comme publics – ont offert une approche plus opérationnelle de mise en œuvre de solutions plus modestes. Bien que réalistes économiquement, ces propositions ne correspondaient à aucune réalité vis-à-vis des objectifs climatiques fixés par le GIEC, que ce soit en terme de réduction des gaz à effet de serre (GES), ou d’horizon temporel. Ces points de divergences ont fait l’objet de discussions très animés où nous dénoncions un manque d’ambition, voire même du « green washing » pour certains intervenants. Lors de la restitution publique de nos travaux communs, le point de vue des Jeunes Talents n’a pas été mentionnée clairement. Notre réaction a été immédiate et unanime, nous avons su prendre la parole et nous avons défendu nos positions, débouchant sur un débat riche et enrichissant, bien que clivant. Le programme des Jeunes Talents nous a ici permis de nous exprimer et nous en avons saisi l’importance d’une part, et l’opportunité d’autre part.

Quelques jours plus tard, l’Accord de Paris était adopté par les différentes délégations présentes, soit 195 pays. Une victoire obtenue au prix de l’absence de contraintes robustes en termes d’engagements, d’objectifs et de modalités dites de « sortie de l’Accord ».  Invité à l’Assemblée Nationale pour assister au bilan de la présidence française de la COP-21 [3], j’ai constaté un manque de recul considérable vis-à-vis des conclusions à tirer de la signature des Accords de Paris d’une part, et des incidences que pouvait représenter l’élection de Donald Trump – climato-sceptique convaincu – à la tête d’un des pays les plus émetteurs de GES. J’ai donc pris la parole pour exprimer mon étonnement en soulignant le manque de robustesse de l’Accord de Paris ainsi que la menace d’une relance imminente de la production d’énergies fossiles non conventionnelles [4] aux États-Unis. Pour rappel, le GIEC [5] recommande de laisser ces dernières dans le sous-sol sans quoi nous ne pourrons pas atteindre nos objectifs climatiques. Voici la réponse qui m’a été donnée : « L’accord du climat est une prophétie auto-réalisatrice, Donald Trump ne pourra pas s’y opposer seul et contre tous […] De plus le baril de pétrole à 40$ empêche la relance de ces productions fossiles non conventionnelles, et je ne vois pas ce prix augmenter à court ou moyen terme ».

Photo: Gino Baudry

En tant qu’économiste de l’énergie, j’ai souligné le caractère épisodique et limité dans le temps d’un baril de pétrole si peu cher et que l’optimisme seul serait une arme bien insuffisante face à une montée des prix. Le nouveau président américain a déclaré clairement [6] son désir de relancer la production de pétrole, de gaz et même de charbon, représentant une manne financière et un gisement d’emplois conséquents. J’ai de plus profité de ce court temps de parole pour souligner que de nombreux pays membres de l’Union Européenne, dont la France, n’offraient pas de politiques publiques de soutien à la transition énergétique à la hauteur des enjeux du changement climatique. Ma voix n’a cependant pas fait écho, excepté auprès de quelques acteurs publics et privés venus me rencontrer à l’heure de la pause-café pour en discuter.

Aujourd’hui, Donald Trump a retiré toute allusion à l’engagement de Washington dans l’Accord de Paris dans les canaux de communication étatiques. Un climato-sceptique est nommé à la tête de l’Agence Américaine pour l’Environnement [7], un défenseur convaincu de l’industrie pétrolière est nommé ministre de l’énergie [8] et le prix du baril de pétrole est remonté à 55$.  Côté français, la transition énergétique est quasiment absente du débat pour les présidentielles au sein des grands partis, voire même relayée à un sujet pour les « bobos » dans les médias à forte audience pour ne pas les citer [9]. Comment réagir face à si peu de sérieux ? Que ce soit au sein du programme des Jeunes Talents ou de l’Assemblée Nationale, j’ai également pu rencontrer des personnes engagées et travaillant activement pour remettre la transition énergétique au cœur du débat, au centre des politiques publiques et de notre société. Cependant, face à l’inertie et à une priorisation quasi-systématique des intérêts économiques, nos voix sont encore insuffisantes comparées à la hauteur des enjeux du changement climatique.

Citons l’exemple du CETA, c’est-à-dire le traité de libre-échange entre l’Europe et le Canada. La crainte d’un nivelage par le bas des standards sociaux et environnementaux a engendré de nombreuses campagnes de contestations dans une majeure partie des pays membres de la part d’associations, d’ONGs et de citoyens engagés. Le parlement européen vient cependant de ratifier l’accord, seuls les états-membres auront maintenant le pouvoir de décider de l’avenir de cet accord. En termes de changement climatique, cet accord pourrait entre autre permettre au Canada d’inonder l’Europe de pétrole issus des sables bitumineux [10]. Le marché américain étant saturé par les productions de pétrole non-conventionnels des Etats-Unis ou encore du Venezuela, l’Europe constitue l’une des seules opportunités économiquement pertinentes pour écouler la surproduction de pétrole canadien à court et moyen termes. Le Canada a d’ailleurs menacé de porter plainte contre l’Europe auprès de l’OMC [11] pour le motif de « concurrence déloyale » dans le but de contrer la mise en place d’un dispositif de protection environnemental [12] il y a quelques années [13].  Après des années de renégociation, la directive a été vidée de son contenu et ne permet plus d’orienter la consommation de pétrole vers les productions les moins émettrices de GES.

J’invite donc tout un chacun à s’investir à hauteur de ses propres moyens, financiers ou intellectuels, pour faire valoir les valeurs d’une transition énergétique et sociétale pérenne pour un développement durable. Aujourd’hui, de nombreux modèles de développement n’attendant qu’à être répliqués sont à notre disposition : plusieurs quartiers et villages sont d’ores et déjà autonomes en énergie voir même en alimentation, certains citoyens se fédèrent pour devenir propriétaires de leurs réseaux et moyens de production électriques renouvelables [14], etc. Ne nous mentons-pas, ces initiatives sont biens insuffisantes vis-à-vis des enjeux climatiques à l’échelle internationale. Cependant, tout comme l’Accord de Paris, ces initiatives sont autant d’étapes nécessaires pour initier la transition vers une société plus durable et bas-carbone.

 

[1] Conférence Érasme-Descartes 2015 : Croissance verte et transition écologique, 29-30 Octobre 2015, Openbare Bibliotheek Amsterdam

[2] Conclusions des Jeunes Talents  2015 (PDF)

[3] Colloque « Un an après l’Accord de Paris », 24 Novembre 2016, Assemblée Nationale

[4] Tels que les gaz et pétroles de schistes ou autres sables bitumineux.

[5] Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat

[6] France Info, « Les États-Unis relancent le pétrole et le charbon », 16 janvier 2017

[7] Le Monde, « Trump nomme un climatosceptique à l’Agence de l’environnement », 8 décembre 2016

[8] L’OBS, « Rick Perry ne veut plus de ministre de l’Énergie (Trump le nomme à ce poste) », 14 décembre 2016

[9] Le Monde, Ces lubies vertes qui coûtent « plus cher pour le portefeuille », 23 janvier 2017

[10] Actuellement le type de gisement de pétrole le plus émetteur de GES

[11] Organisation Mondiale du Commerce

[12] Directive européenne sur la qualité des carburants, Directive 2009/30/CE

[13] Radio-Canada : Sables bitumineux : le Canada menace de porter plainte à l’OMC contre l’UE, février 2012

[14] Quelques exemples : Feldheim (Allemagne), Almere (Pays Bas), Béganne (France), etc.